Grâce à cet homme, vous n’aurez peut-être plus peur de porter plainte pour LGBTphobie

vendredi 10 janvier 2020

Améliorer la prise en charge des actes LGBTphobes dans les commissariats, c’est la mission de Mickaël Bucheron, premier officier de liaison LGBT à la préfecture de police de Paris. Portrait de l’ex-président de l’association Flag ! qui, depuis octobre dernier, a pris ce job inédit.

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Au septième étage du commissariat central du troisième arrondissement de Paris, Mickaël Bucheron tapote sur le clavier de son PC. Sa fenêtre lui offre une vue à couper le souffle sur la capitale : il peut apercevoir la tour Saint-Jacques, Montparnasse et même un bout de Notre-Dame – ou du moins, « ce qu’il en reste« . Depuis sa prise de poste, le 7 octobre 2019, le fonctionnaire de police dénombre un peu moins d’une centaine de saisines pour des actes LGBTphobes. Après trois mois en tant qu’officier de liaison LGBT à la préfecture de police de Paris (il couvre le département mais aussi ceux des Hauts-de-Seine, de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne), il est déjà en mesure de dégager quelques tendances. Une majorité d’actes homophobes signalés, un peu de transphobie, très peu de lesbophobie, et beaucoup d’agressions physiques, « parfois très violentes« . « Je ne suis pas surpris, je sais que ça existe. Il ne faut pas se méprendre, l’absence ou le faible nombre de plaintes liées à des actes lesbophobes, biphobes ou transphobes ne signifie pas qu’il ne se passe rien. Il faut simplement les convaincre de déposer plainte. »

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Derrière sa chaise de bureau, des drapeaux bi et trans côtoient un mug aux couleurs du RAID et une casquette « police ». En tant que tout premier officier de liaison LGBT dans la police, Mickaël Bucheron cumule les missions. Il sert d’interface avec les victimes qui hésitent à déposer plainte, mais aussi avec les associations LGBT+ pour faire remonter les problèmes – il a déjà vu SOS homophobie, Acceptess-T ou encore le MAG Jeunes LGBT, et se dit prêt à discuter avec « toutes ceux qui veulent travailler » avec lui -, suit les procédures liées à l’homophobie ou à la transphobie, pour s’assurer de la bonne « qualification des faits » et du traitement judiciaire des plaintes. « On a un fonctionnement policier qui dit qu’en théorie, tout policier est capable de tout traiter. » Mais si, assure le policier de 45 ans, dans l’écrasante majorité des cas qu’il a examinés la procédure a été suivie correctement, il peut parfois y avoir des omissions sur la circonstance aggravante de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre, par méconnaissance ou par manque de temps.

« Quelqu’un qui est à l’écoute »

Le quadragénaire, cheveux poivre et sel et lunettes à monture noire, peut également recevoir des plaintes directement. En décembre, il en a reçu cinq. Des agressions physiques là encore, homophobes ou transphobes. « Sur les cinq, trois m’ont dit qu’elles n’auraient pas déposé plainte si je n’avais pas été là« , raconte-t-il. Outre les problèmes d’accueil en commissariat, le policier pointe une « réticence historique des victimes à porter plainte, on le sait depuis longtemps« . Un constat que viennent appuyer plusieurs études. Rien que pour les insultes homophobes, une enquête de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) publiée en 2017 a montré que seuls 4 % des victimes portaient plainte.

En cause, notamment, la peur d’être mal reçu ou de ne voir sa plainte déboucher sur aucune réponse judiciaire. Mais aussi la honte de raconter des détails « intimes » ou d’utiliser un certain « jargon« , dans le cas où une rencontre se serait faite sur Grindr, ou avec une prise de poppers, pour ne citer que ces exemples. « Il y a des gens pour qui c’est difficile de dire à un policier qu’ils ont pris du poppers, même si ce n’est pas illégal. » Auprès de l’officier de liaison, les victimes peuvent trouver en face d’elles « quelqu’un qui est à l’écoute, qui connaît les enjeux liés aux questions LGBT, ça peut rassurer« .

Cofondateur de Flag !

Ce poste d’officier de liaison, c’était depuis déjà quatre ou cinq ans un « cheval de bataille » de Flag !, l’association de lutte contre les discrimination envers les personnes LGBT+ dans la police et la gendarmerie. Jusque-là, la demande était restée lettre morte. L’été dernier, enfin, la direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne (DSPAP) y a répondu favorablement. « Ça s’est fait assez rapidement« , raconte celui qui est devenu le premier à occuper la fonction.

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Flag !, Mickaël Bucheron connaît très bien pour en être l’un des fondateurs et l’avoir présidé entre 2011 et octobre dernier. S’il en est toujours vice-président chargé de la police nationale, il tient à distinguer ses deux casquettes : il y a le policier et le militant. Il est pourtant l’un et l’autre depuis quasiment autant d’années. C’est en 1998 que, au terme d’un service militaire dans la police, il décide d’en faire son métier, guidé par une envie de se sentir « utile à la collectivité, à la population, à l’État, et même à la démocratie« . Il est resté relativement longtemps sur ses postes : dix ans en tant qu’îlotier puis correspondant informatique à Boulogne-Billancourt, puis militant quelques années dans une organisation syndicale policière, avant de travailler six ans dans un service judiciaire du commissariat du dix-neuvième arrondissement de Paris. « Je n’ai pas trop la bougeotte« , s’amuse-t-il.

« Changement de paradigme »

Durant ses trois premières années de service, il reste discret sur son homosexualité, refroidi par les quolibets et l’homophobie ordinaire qu’il peut entendre chez ses collègues. « Je ne me cachais pas, mais j’omettais de dire la vérité. Je ne m’inventais pas une vie mais je n’en parlais pas plus que ça. » En septembre 2001, avec Alain Parmentier, qui est encore aujourd’hui son compagnon et collègue, ils cofondent le Flag ! pour « faire bouger les lignes » après avoir posté une annonce sur un site de rencontres gays. « C’est bête parce qu’on n’a pas gardé de trace. Quand on fait ça, on ne s’imagine pas que vingt ans après on sera encore là ! »

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Après près de vingt-deux ans de service, Mickaël Bucheron constate avec joie le chemin parcouru sur la « visibilité des personnes LGBT » dans l’institution. « Flag ! n’y est pas pour rien. » Depuis sa création, il a fait quasiment toutes les Marches des fiertés avec le char de l’association et a vu ses rangs se remplir jusqu’à atteindre aujourd’hui 600 membres environ. Aujourd’hui, l’intégralité des écoles de police françaises et la plupart des écoles de gendarmerie comptent deux heures par promotion de formation avec Flag ! sur les questions LGBT+. La création du poste qu’occupe le policier de bientôt 46 ans représente une nouvelle avancée : « Un officier de liaison LGBT au sein du ministère de l’Intérieur, c’est une évolution majeure, un changement de paradigme« , sourit-t-il.

« Marge de progression »

Pour autant, le policier est « convaincu qu’il y a encore une énorme marge de progression« . Il souligne que beaucoup de lesbiennes, de personnes trans ou de travailleuses du sexe LGBT+ ne déposent pas plainte, que beaucoup de policiers et gendarmes LGBT+ restent dans le placard par crainte du jugement. Depuis un an, pour répondre aux problèmes de prise en charge des actes LGBTphobes, le ministère de l’Intérieur a mis en place des référents LGBT+ dans tous les commissariats. À Paris, ce rôle est souvent dévolu à des commissaires ou commandants. Mais leurs missions sont bien différentes de celles d’un officier de liaison, note Mickaël Bucheron : « Ils n’ont pas vocation à être en lien avec le public ; ils sont là pour soutenir les collègues qui reçoivent des plaintes et assurent le traitement des procédures judiciaires liées à l’homophobie et à la transphobie. »

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À Marseille, depuis mars dernier, une de ses collègues policières, également membre de Flag !, chapeaute les référents LGBT dans les commissariats de la cité phocéenne, avec cette fois un rôle d’interface avec les victimes. Mais, là encore, on est loin d’un poste d’officier de liaison, relève le policier : « Mon poste est à temps complet, sur l’ensemble des commissariats de Paris et de la petite couronne parisienne et avec une dimension plus large de représentation officielle auprès des instances institutionnelles et associatives. » La policière marseillaise en question a récemment demandé à sa hiérarchie d’avoir la « même terminologie qu’à Paris« , de passer à temps complet et de pouvoir couvrir l’ensemble des Bouches-du-Rhône. L’objectif, à terme, étant d’installer « des officiers de liaison LGBT dans toutes les grandes villes« .

L’officier de liaison LGBT est joignable par téléphone au 06 37 98 17 47 / 01 42 76 14 35 ou par mail à l’adresse Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Crédit photo : TÊTU

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Timothée de Rauglaudre - Têtu

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